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Environnement

El Niño « Godzilla » le monstre n’arrive pas, il est déjà là

El Niño Godzilla 2026 : ce que disent vraiment les modèles

H Haeresis · 4 août 2026 · 10 min

Fin juillet, la presse française découvre un El Niño « Godzilla » qui « pourrait frapper en 2026 ». Il a frappé le 11 juin. Et le chiffre qui a réellement sidéré les climatologues n’apparaît dans aucun de ces articles.

Le conditionnel de trop

Le 30 juillet 2026, un quotidien gratuit français publie un explicatif sur El Niño « Godzilla », rangé dans une rubrique baptisée « la fin du monde », et annonce que ce « cousin germain du El Niño classique, déjà bien énervé, pourrait frapper en 2026 ».

Problème : la NOAA a déclaré El Niño le 11 juin 2026 et émis un El Niño Advisory. Au 9 juillet, le Climate Prediction Center mesurait un indice Niño-3.4 hebdomadaire à +1,2 °C, un Niño-1+2 à +2,7 °C, une onde de Kelvin de downwelling en train d’approfondir la thermocline, et des indices d’oscillation australe nettement négatifs. Autrement dit : le couplage océan-atmosphère est établi, pas hypothétique.

Ce n’est pas un détail de style. Le conditionnel transforme un événement en cours, mesuré quotidiennement par satellite et par le réseau de bouées TAO, en une menace vague dont on pourra reparler plus tard. C’est exactement l’inverse de ce dont le lecteur a besoin.

« Godzilla » est un mot de 2015

Le surnom n’est pas un diagnostic. Il vient de Bill Patzert, climatologue au Jet Propulsion Laboratory de la NASA, qui l’a lâché en août 2015 devant des journalistes pour décrire l’épisode qui se formait alors. La formule a fait le tour du monde, elle est ressortie du placard cette année, et elle ne correspond à aucune catégorie officielle.

Le vocabulaire réel de la NOAA est plus ennuyeux et plus utile. Un El Niño est déclaré quand l’anomalie de température de surface dépasse +0,5 °C plusieurs mois de suite dans la zone de surveillance. Au-delà de +2,0 °C, l’agence parle d’un épisode « très fort ». C’est ce seuil, et pas un monstre en caoutchouc, qui structure les prévisions.

Pour l’épisode en cours, le CPC donne 81 % de probabilité d’un El Niño très fort sur la période octobre-décembre 2026, et 97 % de chances qu’il persiste jusqu’au début du printemps 2027. À comparer avec le « jusqu’à 90 % d’un El Niño fort » cité dans la presse généraliste, qui mélange deux seuils différents et rate la partie intéressante.

Le chiffre qui aurait dû faire le titre

Le 13 juillet, Zeke Hausfather publie une compilation des prévisions saisonnières de juillet : 667 membres d’ensemble, 14 systèmes de modélisation. La médiane multi-modèles du pic, mesurée en anomalie détendancée de Niño 3.4, s’établit à 3,6 °C.

Le record observé depuis 150 ans est de 2,75 °C, en 2015-16. Le deuxième, l’épisode légendaire de 1877-78, plafonne à 2,73 °C, soit un ex aequo statistique compte tenu de l’incertitude des relevés de navires du XIXe siècle. L’écart entre le premier et le cinquième plus fort épisode de l’histoire instrumentale tient dans 0,5 °C. Les modèles annoncent donc un dépassement de 0,8 °C au-dessus du record absolu, ce qui revient à sortir complètement de l’enveloppe des observations disponibles.

Environ 91 % des membres d’ensemble dépassent le record de 2015-16 à leur pic. Treize modèles sur quatorze placent leur médiane au-dessus. Et la trajectoire est plus rapide que celle de 1997-98, jusqu’ici la référence en matière de démarrage explosif, alors que l’année a commencé dans des conditions proches de La Niña.

Aucun des explicatifs français consultés ne mentionne ce chiffre. C’est pourtant le seul élément vraiment nouveau du dossier.

Avec quel mètre étalon ?

Ici commence la partie que la vulgarisation escamote systématiquement, et qui mérite qu’on s’y arrête.

Dans un océan qui se réchauffe globalement, mesurer El Niño par l’anomalie brute de Niño 3.4 revient à additionner deux signaux distincts : l’oscillation elle-même, et la dérive de fond. Plus l’océan tropical chauffe, plus l’indice brut a mécaniquement tendance à battre des records, sans que l’oscillation soit devenue plus violente pour autant.

La réponse de la NOAA s’appelle le RONI, ou Relative ONI. Le principe est simple : on soustrait l’anomalie moyenne des tropiques (20°S-20°N) pour isoler le signal ENSO du réchauffement de fond. Le résultat change le classement. En RONI, le détenteur du record n’est plus 2015-16 mais 1982-83, avec un pic mensuel à 2,69 °C.

Et la probabilité change aussi. Avec l’indice brut, les modèles donnent 91 % de chances d’un record. Avec le RONI, on tombe à 77 %. Onze modèles sur quatorze annoncent encore un record, ce qui reste massif, mais l’ordre de grandeur du dépassement se réduit.

Le choix de la référence n’est pas une coquetterie méthodologique. Il détermine si l’on décrit un phénomène naturel qui s’intensifie, ou un phénomène naturel de force comparable qui se produit sur un océan devenu plus chaud. Ce sont deux affirmations très différentes, et une seule des deux est solidement établie.

L’attribution, ou l’endroit où ça dérape

Plusieurs médias, dont NPR, ont présenté cet épisode comme « alimenté par le changement climatique ». La formulation est confortable, elle boucle le récit, et elle n’est pas soutenue par la littérature.

Le sixième rapport du GIEC, groupe de travail 1, est explicite : il n’existe pas de consensus des modèles sur un changement systématique de l’amplitude de la variabilité ENSO au cours du XXIe siècle, quel que soit le scénario d’émissions considéré. Une étude de synthèse sur les projections CMIP5 et CMIP6 trouve une dispersion allant d’une hausse de l’écart type de 0,6 °C à une baisse de 0,4 °C d’ici la fin du siècle, avec une moyenne d’ensemble proche de zéro. Le signal du réchauffement global sur l’amplitude ENSO y est décrit comme indétectable, y compris dans les sous-ensembles de modèles qui reproduisent le mieux la dynamique observée.

Le débat n’est pas clos pour autant, et c’est important de le dire. Des travaux comme Cai et al. (2014) ou Fredriksen et al. (2020) pointent dans le sens d’une augmentation de la fréquence des El Niño extrêmes, et le climatologue Rasmus Benestad estime sur RealClimate que la question reste ouverte. Hausfather lui-même, interrogé sur ce point, répond que le lien est vivement débattu dans la littérature sans consensus clair.

« On ne sait pas » est une réponse acceptable.

« Alimenté par le changement climatique » dans un titre, quand la question fait l’objet d’une controverse active depuis trente ans, ne l’est pas. Surtout que la réponse honnête est plus intéressante que le raccourci.

Ce qui est robuste, en revanche

Il existe un résultat solide, et il porte sur la pluie plutôt que sur la température.

L’intensification de la variabilité des précipitations liées à ENSO est une signature qui traverse toutes les générations de modèles CMIP, y compris celles où l’amplitude en température de surface ne bouge pas. Le mécanisme est physique : la relation entre température de surface et précipitations devient plus raide dans un climat plus chaud, la pente sur la région Niño 3 augmentant d’environ 42 % entre 1950-1999 et 2050-2099 selon les travaux publiés dans Communications Earth & Environment. La sensibilité de l’atmosphère à l’humidité (relation de Clausius-Clapeyron) explique environ 16 points de cette hausse, le reste venant de contributions dynamiques.

Traduction : même si El Niño reste identique à lui-même, ses conséquences hydrologiques, inondations d’un côté, sécheresses de l’autre, s’aggravent de façon non linéaire à mesure que la planète chauffe. Le lien avec le climat existe donc bien. Il passe par les impacts, pas par le moteur.

Ce que les modèles ne savent pas faire

Hausfather assortit sa propre publication d’un avertissement que personne n’a repris : ces systèmes de prévision n’ont jamais été validés dans cette gamme de valeurs. Ils ont une compétence démontrée à cette échéance pour des événements ordinaires, mais aucun ensemble n’a jamais prévu puis vérifié un El Niño à 3,6 °C, pour la raison évidente qu’il n’y en a jamais eu. L’accord entre modèles rassure. Il ne vaut pas preuve.

Kevin Trenberth, du NCAR, ajoute une réserve technique dans les commentaires du même billet : les modèles reproduisent mal le cycle annuel, et l’essentiel de l’information se trouve sous la surface, dans la structure thermique de la couche supérieure du Pacifique équatorial. Mark Serreze, du NSIDC, en soulève une autre : la quasi-totalité du Pacifique Nord est anormalement chaude, ce qui pourrait perturber les téléconnexions classiques, à commencer par le renforcement et l’extension vers l’est du jet subtropical.

Le CPC lui-même prend soin de le préciser : même les épisodes les plus puissants ne produisent pas partout les impacts attendus. Ils déplacent les probabilités, ils ne délivrent pas un scénario. La Californie de 2015-16 en sait quelque chose, elle qui attendait de « Godzilla » la fin de sa sécheresse.

L’année à surveiller n’est pas 2026

La température globale réagit à ENSO avec trois à cinq mois de décalage. L’essentiel de la chaleur libérée par cet épisode se retrouvera donc dans les moyennes de 2027, qui a de bonnes chances de battre le record annuel de façon nette. Pour 2026, la probabilité de dépasser 2024 est estimée autour de 28 %, en hausse depuis le début du mois de juillet.

Voilà le dossier réel : un événement déjà en cours, d’une intensité potentiellement inédite, mesuré par des instruments dont on connaît les limites, dont le lien causal avec le réchauffement reste contesté sur le moteur mais solidement établi sur les impacts, et dont la facture thermique se paiera l’année prochaine.

Ça ne tient pas dans un surnom de film japonais. C’est bien le problème.

Sources

Les liens ci-dessus ont servi de sources lors de la rédaction de cet article. Leur disponibilité dans le temps n’est pas garantie : si un lien figure ici, c’est qu’il existait et a contribué à notre travail au moment de la publication.

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